Responsables :
Robert Bonamy (Professeur en études cinématographiques et audiovisuelles)
Jessy Neau (Maître de conférences en Littérature comparée)
Thématique 2026-2030 :
TERRAINS
L’ « épreuve de terrain » déploie de nouveaux outils pour la pensée, la théorie se préoccupant des liens entretenus avec l’action — c’est-à-dire le geste créatif, les pratiques d’enquête et d’investigation — et invitant à considérer les productions en situation.
Un vaste ensemble d’imaginaires du terrain est à convoquer pour les chercheuses et chercheurs qui travaillent sur des corpus fictionnels comme documentaires.
Les textes, les arts de l’image et les arts vivants sont conçus, par exemple, dans leurs modes d’appréhension spatiale : les cartographies des territoires imaginaires sont des possibilités d’interaction avec la fiction qui reconfigurent son rapport à la création et à la réception des mondes. L’étude des lieux (urbanité, zones de marges et de confins), comme chargés de significations symboliques et politiques dans des réalisations ou publications contemporaines, a pu avoir une influence majeure, mais elle reste souvent à articuler avec une dimension esthétique et/ou formelle. De nombreux genres de l’imaginaire (polar, Fantasy) sont étroitement liés à un worldbuilding cohérent, volontiers étendu et enrichi par les pratiques de fanfiction, de commentaire et de paratextualité, ce qui interroge nos taxonomies et les frontières entre herméneutique, création dérivée et posture de co-créateur d’univers.
L’empan de la notion de « terrain » peut ouvrir à repenser, par le biais de l’investissement émotionnel et intellectuel de l’auteur, le rapport entre mise en récit et enquête personnelle, historique ou géographique (littératures dites « factographiques », enquête sur les modalités narratives du déclin ou de la renaissance d’un lieu).
Faire de nos objets fictionnels des « terrains » offre la possibilité de repenser le temps — celui de la lecture et du visionnage, de la jouabilité dans un jeu vidéo, de la possibilité de faire des pauses, de mener des explorations et des contemplations arrachées au flux narratif.
Au contraire des notions de décor et de paysage, le terrain a été rarement questionné par certaines disciplines, notamment par les études cinématographiques. Les études mobilisant les terrains connaissent en revanche un véritable essor dans les créations et analyses littéraires contemporaines. La notion de terrain correspond moins à une conception pittoresque des lieux ou à un paysage sublimé qu’à des recherches et des pratiques avec l’espace, ainsi qu’à un dialogue avec le réel selon des activités de repérage, d’arpentage, d’observation, d’excavation et de (re)construction.
Les terrains concernent bien différents médiums, par le texte, les études visuelles, mais aussi les images et imaginaires sonores. Le field recording est né à la fin du XIXᵉ siècle avec l’invention de divers systèmes d’enregistrement du son. Cet « enregistrement de terrain » consiste à capter la vie sonore de notre monde. Des œuvres documentaires et de fiction recourent à l’enregistrement sonore en se mettant à l’écoute des terrains, parfois en allant jusqu’à prétendre à des effets d’immersion dans des paysages forestiers, par exemple. Des artistes et ingénieurs du son travaillent concrètement la « phonographie » des terrains. La provenance documentaire des sons de terrain peut rester sensible, y compris lorsqu’ils sont déployés et retravaillés dans des constructions de fiction et d’explorations acoustiques aux confins du musical. Leur transfiguration ne consiste pas en une tentative de décorrélation — par exemple dans une composition hors sol, ex nihilo, — encore moins en une tentative de détérioration. Le geste de l’écriture sonore devient, dans certains cas, un approfondissement esthétique, c’est-à-dire une pensée de la perception en relation avec des affects afin de faire monde — en l’occurrence poétiquement.
À cet égard, les règles du réalisme artistique ne déterminent pas nécessairement le réel des terrains : les réalistes s’avèrent parfois en retard sur le réel des terrains.
Les terrains esthétiques permettent la rencontre entre des expériences artistiques et littéraires, les sciences humaines et le politique, selon des performances sur des lieux publics ou la construction — ou reconstitution — par des chercheurs-artistes de terrains à partir de lieux soumis à une occultation, à une perte de sens et de mémoire. Les exemples contemporains sont, à cet égard, nombreux, en particulier pour des terrains (ou souterrains) et territoires de crimes nationaux ou internationaux actuels.
Les terrains sont ainsi à considérer selon une pluralité de médiums, de territoires géographiques, de récits, d’approches et de gestes (de l’analyse de textes et d’images à une démarche de recherche-création). À cet égard, les chercheuses et chercheurs de différentes disciplines et spécialités sont invités à sonder les spécificités de leurs terrains respectifs, mais également à sortir éventuellement quelque peu d’un champ ou terrain a priori assigné ou délimité (y compris lorsque des savoirs particuliers tâchent de se mettre au contact des choses, des sites et des existences), afin de mieux exemplifier des types de regard et d’écoute, des textes et des images faisant monde, en faveur de la configuration de tentatives et de constructions communes.
