Les positions politiques, éthiques et géographiques défendues des réalisatrices et réalisateurs, dont les recherches filmiques sont à considérer avec la plus grande des attentions, s’affirment – avant même le tournage – dans la manière d’arpenter un terrain, afin de trouver le bout de terre où se placer pour déterminer, délimiter et situer le regard. Le tournage cinématographique requiert ainsi une activité préliminaire de nature géographique. Comme l’écrit Jean-Marie Straub, « pour filmer sur cette planète il faut être un petit peu géographe ».
Au contraire des notions d’espace, de décor et de paysage, le terrain a été rarement questionné dans les études cinématographiques. La notion de terrain qui nous intéresse ici ne s’apparente ni à une conception pittoresque des espaces, ni à un paysage sublimé. Elle correspond davantage à une pratique spatiale (Yann Calberac) qu’il s’agit d’expérimenter, en pratiquant au quotidien des activités de repérages comme d’arpentages. Face à la pesanteur souvent paralysante des décors construits, ces cinéastes du dehors affirment la puissance concrète du terrain, dans un dialogue direct avec le réel. Comment les pratiques de terrain amènent-elles à se défaire de la dimension anthropocentrée du paysage et positionnent alors l’espace vécu comme un « partage du sensible » (Jacques Rancière) où se produisent des expériences politiques d’existences et de résistance ? Comment des pratiques au plus près du terrain amènent-elles à créer d’autres représentations spatiales au cinéma, défiant les vues dominantes ? Comment le travail d’arpentage et d’enregistrement du terrain permet-il de réévaluer des espaces déclassés, isolés, invisibilisés, ruinés, voire annihilés ?
Corollairement, le terrain cartographié par le cinéma participe à créer des modes de récits spatiaux informant des relations entre le local et le global, entre l’ici et l’ailleurs, entre le proche et le lointain. Comment le terrain engage-t-il des dynamiques kinesthésiques multiscalaires avec les corps qui l’habitent, l’explorent, le hantent ? En composant et en inventoriant des modes d’être du corps – se tenir, marcher, fouiller, écouter – le cinéma contemporain octroie au terrain, non plus une fonction exclusivement symbolique et technique, mais lui confère une puissance d’agir politique et esthétique.
Le programme ici
Corinne Maury, Robert Bonamy
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